Oiseaux morts et altruisme

L'état du monde vous importe beaucoup plus que vous ne le pensez.

Plethora
8 min ⋅ 09/03/2024



La carte n’est pas le territoire. 

- Alfred Korzybski 

Cet article utilise les données récoltées lors d’un sondage que j’ai opéré dans mon lycée et à Sciences Po. Si vous n’avez pas encore fait le sondage, voici le lien: tinyurl.com/sondage-magendie 

Faites le avant de lire SVP, sinon vous allez me falsifier mes données! :O 

 Cet article traite d’un biais cognitif. Ce biais est directement responsable de la mort de centaines de milliers de personnes. Il est donc primordial de comprendre comment il fonctionne. Comme dirait ce bon vieux Socrate: connais-toi toi-même!

Le parasite, c’est l'insensibilité quantitative. Voilà en quoi ça consiste: quand je vous dit “42”, l’idée qui vous vient à la tête n’est pas “42”, mais plutôt un vague sentiment d’ordre de grandeur, environ similaire à celui qu’évoque “43” ou “46”. Votre intuition est qualitative et non—comme les machines—quantitative. On “sent” la portée des choses, sans discriminer précisément entre les nombres. Quand les chiffres deviennent plus grands que 42, l’effet s’empire considérablement. Ni vous ni moi ne comprenons intuitivement l’ampleur du nombre  “un million”. Notre carte (intuition) ne correspond pas au territoire (réalité). 

L’une des maladies les plus faciles à contrer, le paludisme, tue 600 000 personnes chaque année, surtout en Afrique subsaharienne, surtout des enfants. Si on pouvait réfléchir quantitativement, ce problème serait déjà réglé il y a longtemps. Après tout, la personne moyenne est prête à payer cher pour sauver une seule vie humaine: si on multiplie ce prix par 600,000, on arrive à un nombre si astronomique qu’il devient rationnel de tout lâcher pour aller illico presto combattre le paludisme. Mais puisque “600 000 morts” n’évoque pas chez vous le même sentiment que “combien seriez-vous prêt à sauver un enfant?”, ce genre de comportement est rare dans notre société. 

Pourquoi le paludisme en particulier? C’est la maladie majeure qui est la moins chère à contrer. Les moustiquaires, les pilules préventives, et (depuis 2024!) les vaccins contre le paludisme sont les moyens les moins chers de sauver une vie humaine. [Détails à la fin de l’article.]

Mon intention dans cet article n'est pas de pointer un doigt vers quelqu'un, ni de clamer avec fureur que c'est une injustice que la civilisation humaine soit bâtie de telle façon que mille enfants par jour meurent d'une maladie facilement contrée. J'aimerais plutôt souligner le principal responsable de tous ces morts, qui n'est ni un ennemi politique, ni un système sociétal… mais une propriété de votre cerveau. 

Résultats du sondage de mon lycée

À chaque nouvelle question, faites une prédiction et ensuite seulement regardez le résultat. Cela vous permettra de confronter directement votre carte (votre conception du monde) avec le territoire (la réalité). Si le résultat est différent que ce que vous aviez prédit, alors il vous faudra changer votre carte.

Si vous ne faites pas des prédictions, vous allez me lire les résultats et hocher la tête en pensant “je le savais”. :/ (Ça aussi c’est un biais cognitif.)

33 personnes ont répondu au sondage. À tous, je décerne à l’honneur de la Reconnaissance Éternelle de NeilTM.

J’ai divisé le sondage en deux groupes. Le group A a reçu la question:

Une marée noire va tuer 20 000 oiseaux. Combien d’argent (euros) seriez-vous prêt à donner à un organisme de bienfaisance qui œuvre pour sauver tous ces oiseaux ?

La moyenne entre les 16 personnes du groupe A était de 58 euros donnés. 

Le groupe B a reçu la question : 

Une marée noire va tuer 200 000 oiseaux. Combien d’argent (euros) seriez-vous prêt à donner à un organisme de bienfaisance qui œuvre pour sauver tous ces oiseaux ?

La moyenne entre les 15 personnes du groupe B était de 34 euros donnés. 

Déjà, on voit qu’il y a un petit problème. Ajouter un zéro—ce qui rend dix fois plus extrême l’hécatombe ornithologique—a réduit votre volonté de donner d’un facteur de 1.7 (!) Pourquoi?

Dans l’étude originelle que j’ai tenté ici de reproduire, les gens étaient prêt à dépenser la même quantité d’argent, que ce soit 2,000 ou 20,000 ou 200,000 oiseaux morts. Mais ici, la taille du problème a rendu les élèves moins généreux. C’est pire! 

Ensuite, je voulais voir combien de valeur vous attribuez à un seul oiseau, en demandant combien de temps et d'argent vous seriez prêt à sacrifier pour en sauver un.

Au deux groupes j’ai posé:

Vous marchez sur une plage et vous trouvez un oiseau qui siffle, souffrant, impuissant sur la plage, couvert de pétrole. Combien de temps seriez-vous prêt à consacrer à le nettoyer pour lui sauver la vie ? Réponse en minutes.

La moyenne entre les 12 personnes de groupes A + B qui ont répondu était de 419 minutes, ou 7 heures de travail pour sauver un seul oiseau. La moitié des réponses (N=7) étaient dans les alentours de 60 minutes (N=3), 120 minutes (N=2) et 180 minutes (N=2). Si on ne compte pas les deux personnes qui ont donnés respectivement 600 et 3600 minutes (motivés, les bougres!), ça donne une moyenne de 80 minutes par oiseau. J’ai ignoré les deux saboteurs qui ont mis un nombre dans les millions. [3]

Ensuite j’ai posé: 

Combien d’argent, en euros, seriez-vous prêt à payer pour que quelqu'un d'autre sauve la vie de cet oiseau à votre place? Autrement dit, si vous étiez loin de la plage et que vous ne pouviez rien faire personnellement pour le sauver, combien payeriez vous?

Les 13 personnes des groupes A + B  ont voulu donner en moyenne 28 euros pour sauver un seul oiseau. 

Enfin, j’ai reposé la même question qu’au début: combien pour sauver X oiseaux? C'était un accident: j'ai voulu échanger 200 000 avec 20 000 et vice-versa, mais j'ai hélas donné le même nombre qu'avant au deux groupes. [3]

Si mon hypothèse (se concentrer sur un seul oiseau augmente notre désir d’être altruiste) était correcte, alors on me donnerait des scores plus hauts cette fois: 

Groupe A: 

Une marée noire va tuer *20 000* oiseaux. Combien d’argent (euros) seriez-vous prêt à donner à un organisme de bienfaisance qui œuvre pour sauver tous ces oiseaux ?

Les 7 rescapés du groupe A (ceux qui avaient la patience de continuer le sondage jusqu'ici) m’ont donné 78 euros en moyenne. C’est une augmentation de 30 euros par rapport à la première question!

Groupe B:

Une marée noire va tuer *200 000* oiseaux. Combien d’argent (euros) seriez-vous prêt à donner à un organisme de bienfaisance qui œuvre pour sauver tous ces oiseaux ?

Les 6 survivants du groupe A m’ont répondu en moyenne 53 euros, ce qui fait une augmentation de 19 euros!

Ce que ce sondage révèle de particulièrement pertinent, c’est le degré auquel vous êtes près à sacrifier votre temps et votre argent pour sauver un seul oiseau mourant: 28 euros! Cela veut dire que vous attribuez exactement 28 X 20,000 euros = 500 000 euros d’importance à un groupe de 20,000 oiseaux mourants. Et 5 millions pour 200,000 oiseaux! 

Je ne dis pas que si on vous donnait 5 millions d’euros demain vous dépenseriez tout sur des oiseaux. Je dis que le degré d’importance que vous attribuez à 200 000 oiseaux mourants est bien de l’ordre de 5 millions d’euros. C’est énorme! Vous avez le cœur grand! Que vous sentiez cette importance dans votre petit cerveau de 300 grammes ou non importe peu

Le courage n’est pas l’absence de la peur: c’est agir bien en dépit de la peur. Être altruiste c’est agir bien en dépit de l’insensibilité à la portée. Vous n’avez pas besoin de sentir de la sympathie pour 400,000 enfants morts par an pour être une bonne personne: il vous faut seulement agir pour leur bien-être en dépit d’un manque de sentiment altruiste. 

Ω

“Mais Neil”, je vous entends dire, “réfléchit un peu! C’est des élèves de lycée! Des Bac -1! C’est normal qu’ils fassent des erreurs comme ça! Par contre, c’est un très bon article que tu as là, je te félicite.” 

J’apprécie le compliment! Pour en avoir le cœur net, je suis allé voir les personnes qui représentent le futur politique de la France. S’il y a un type de personne qui devrait savoir ce qu’est l’insensibilité à la portée (et comment la contrer) c’est bien un élève de Sciences Po. Comme on a vu dans l’exemple du paludisme, les conséquences de ce biais peuvent être désastreuses si on se s’en défend pas! Ces gens-là vont diriger le pays: il vaut mieux qu’ils sachent faire la différence entre mille morts et dix-mille morts, non? Donc on doit bien le leur apprendre? 

Moi je vous dis:

Hahaha. J’aime votre sens de l’humour.

Résultats du sondage de Sciences Po

65 élèves de Sciences Po (l’IEP de Lille et le campus de Sciences Po Reims) ont accepté de donner leur email à un lycéen venu leur parler d’oiseaux agonisants. C’est bien: tout n’est pas perdu. (43 ont répondu au sondage.)

Groupe A: 

Une marée noire va tuer 20 000 oiseaux. Combien d’argent (euros) seriez-vous prêt à donner à un organisme de bienfaisance qui œuvre pour sauver tous ces oiseaux ?

Évidemment, [3] la moyenne était dans les millions: j’ai du rayer les réponses des milliardaires pour arriver à une moyenne plus réelle. 

En corrigeant (N=15) on a une moyenne de 23 euros 

Groupe B: 

Une marée noire va tuer 200 000 oiseaux. Combien d’argent (euros) seriez-vous prêt à donner à un organisme de bienfaisance qui œuvre pour sauver tous ces oiseaux ?

En corrigeant pour les saboteurs et les saints, on a une moyenne de 56 euros .

Il est intéressant de noter que, contrairement aux élèves du lycée, les sciencespistes [4] ont pu suivre la logique que plus d’oiseaux = plus grand problème. Bravo! 

À votre avis, combien de minutes et combien d’euros, en moyenne, un sciencepiste dépenserait-il (en théorie) pour un seul oiseau mourant? 

Vous marchez sur une plage et vous trouvez un oiseau qui siffle, souffrant, impuissant sur la plage, couvert de pétrole. Combien de temps seriez-vous prêt à consacrer à le nettoyer pour lui sauver la vie ? Réponse en minutes.

Les élèves (N=16) étaient près à consacrer 90 minutes par oiseau. 

(J’ai dû éliminer les gens qui voulaient passer 10+ heures à nettoyer un oiseau sur une plage. S’ils veulent se plaindre, qu’on leur donne un oiseau et une plage et nous verrons bien.)

J’ai enfin posé:

Combien d’argent, en euros, seriez-vous prêt à payer pour que quelqu'un d'autre sauve la vie de cet oiseau à votre place? Autrement dit, si vous étiez loin de la plage et que vous ne pouviez rien faire personnellement pour le sauver, combien payeriez vous?

Avec une moyenne (N=23) de 32 euros par personne. 

Ω

Bon, alors qu’avons-nous appris? 

  1. Nous ne sommes pas prêts à payer 10 fois plus pour un problème dix fois plus grand. 

  2. Nous attachons plus de valeur que nous ne pensons aux affaires morales. 

Vous êtes prêt à passer 80 minutes pour sauver un seul oiseau! Imaginez vous nettoyant un oiseau mourant avec un chiffon et du savon, l'odeur du pétrole imprègnant l'air, se glissant dans vos poumons; des minutes entières d’huile de coude pour arracher au plumage de l’oiseau son épais manteau de pétrole visqueux. 80 minutes…

“20 000 oiseaux morts” ne vous dit pas grand chose, mais à 80 minutes par oiseau, ça représente plus de 5 ans à nettoyer sans cesse, 16 heures par jour sans pause. Tout un demi-siècle de nettoyage si c’est 200 000 oiseaux.

À moins d’y apposer un astérisque ou de réviser votre évaluation de la valeur d'une mouette, si on annonce demain un autre Amoco Cadiz, votre système moral rend nécessaire de tout lâcher pour aller nettoyer des oiseaux 16 heures par jour pendant 50 ans. 

Non? Pourquoi? 

Le paludisme

Si un enfant humain a 1000 fois plus de valeur à vos yeux qu'une mouette, alors vous êtes prêts à dépenser 1000 fois, et donc 16 heures par jour pendant 80 jours pour sauver la vie d'un seul enfant. (Il existe des docteurs et infirmiers pour lesquels c'est certainement vrai.)  En argent, cela fait 28 000 euros pour sauver un seul enfant. Si cela vous paraît trop bas ou trop haut, révisez votre ratio mouette:enfant. 

Je parle de paludisme en particulier, mais ce type de calcul s'applique à tous les désastres. 170,000 personnes meurent tous les jours de toutes les causes confondues. C’est un nombre immense, et vous ne savez pas à quel point c’est un désastre. 

Mais vous pouvez l’atténuer, ce désastre. Le paludisme, c’est:

  • 625 000 morts par an 

  • 75% des enfants de moins de 5 ans

  • Une moustiquaire anti-paludisme coûte 2 euros, s'installe au dessus du lit, et protège deux personnes 

  • Aucune cause altruiste n’est aussi efficace que celle ci. Acheter des moustiquaires contre le paludisme est la façon la moins chère de sauver une vie humaine. Ca revient approximativement à 4,500 euros par vie [5] 

C’est une excellente nouvelle! Si vous êtes prêts à dépenser 28 euros pour sauver la vie d’un oiseau, et qu’un enfant vaut pour vous mille fois plus qu’un oiseau, alors vous serez ravis d’apprendre qu’avec les mesures anti-paludisme vous pouvez sauvez six enfants pour le prix d’un! 

Ω

Si on annonce un Amoco Cadiz et que vous ne vous jetez pas sur les plages d’Armorique, brosse et barre de savon à la main, je serais curieux de savoir pourquoi. (Ce n’est pas une question rhétorique: j’ai vraiment envie de savoir.)

“Je serais complètement cinglé de faire ça” est une raison. Mais c’est prioriser sa réputation sociale à son système moral, un heuristique qui est (sûrement) valable dans certains cas, mais qu’il faut observer avec méfiance. Beaucoup de périodes noires de l’Histoire découlent de ce raisonnement. 

La résolution du dilemme—la raison pour laquelle je ne me jetterais pas sur les plages—est qu’il existe des problèmes plus grands qu’une tâche d’huile et 200,000 oiseaux mourants. Si la tâche d’huile était le seul désastre moral de la planète, je pense qu’il faudrait tout lâcher pour aller le resolver; mais il y a aussi le paludisme, le cancer, la pauvreté, la guerre, le changement climatique, et les risques de catastrophe planétaire (comme l’intelligence artificielle). Si je me fie aux chiffres, il nous reste beaucoup à faire avant que les oiseaux deviennent une priorité absolue. 

Ω

Votre cerveau vous ment. Vous donnez beaucoup plus d’importance aux affaires du monde que vous ne le pensez. Et, malheureusement, les affaires du monde sont profondément défectueuses. Défectueuses à quel point? On peut faire une estimation grossière. Au rythme de 170,000 morts par jour—si vous êtres prêts à dépenser 80 jours de votre vie pour sauver un seul humain—les désastres quotidiens du monde valent 37,000 ans de travail continu. 

À 28 000 euros par vie, vous estimez les problèmes du monde à 4 700 000 000 euros par jour. Multipliez par 365 pour le vertigineux bilan annuel. [6] 

Essayez de digérer ces nombres. Il y a tellement de choses à faire. Un nombre incongru de problèmes à résoudre. 

Mais commençons par le plus facile! C’est ici que vous pouvez envoyer quelques euros pour acheter des moustiquaires en Afrique subsaharienne (si vous le voulez) : givewell.org/charities/top-charities 

Le site français de l’altruisme efficace: altruismeefficacefrance.org 

Envoyez-moi un email pour des questions, des conseils, etc. N’hésitez pas! Même une seule phrase d’encouragement m’est utile (et puis je me sens un peu seul dans mon inbox).

Ω

[3] C’est tout un art, le sondage.

[4] Oui oui, c’est comme ça qu’on les appelle, ils ont été catégoriques sur ce point. 

[5] Tous les détails sont ici (en anglais): givewell.org/charities/amf 

[6] Je ne suis pas pessimiste. Le monde a immensément progressé ce dernier siècle. Voir gapminder.com pour voir des graphiques démontrant cette progression.

Plethora

Par Neil Bancquart